Et si nous étions atteints d’«hypoxie relationnelle »?

Quel est le point commun entre la communication et l’air que l’on respire ?

On ne prend conscience du fait qu’ils sont vitaux que lorsque l’on en est privé. Communiquer nous est aussi indispensable que respirer.
Maintenant que nous nous enfonçons dans la pandémie, la « distanciation sociale » s’installe et, insensiblement, jour après jour, nous changeons de milieu de vie.
Comme pour l’alpiniste qui gravit les Andes, l’oxygène se raréfie de palier en palier, la fatigue augmente, le sac devient de plus en plus lourd.

De même, pour chacun de nous, la raréfaction des « strokes », des signes de reconnaissance que nous nous donnions, sans vraiment nous en rendre compte, en échangeant au travail, dans la rue, au marché, sur les terrains de sport, dans les salles de spectacle… petit à petit commence à ralentir nos pas et nos cerveaux.

Les médecins nous alertent sur les troubles dont témoignent leurs patients : insomnies, crises de nerfs, de larmes, burn-out, dépressions, alcoolisation, violences verbales, passages à l’acte contre les autres ou contre soi…

Comme en altitude, où l’on observe à 3000 mètres « le mal chronique des montagnes (MCM) : maux de tête, asthénie, cyanose, essoufflement, palpitations cardiaques, troubles du sommeil, acouphènes, épisodes confusionnels… l’hypoxie est le nom donné par la médecine à l’oxygénation insuffisante des tissus. »(1)
Nous sommes donc atteints d’« hypoxie relationnelle ».

Comment faire face à ce mal, nouveau à un tel niveau ?

Les économistes se succèdent sur les plateaux de télévision. Ils échafaudent des plans pour la survie des systèmes économiques sévèrement ébranlés. Ils veulent que « ça reparte », comme un coeur qui s’est arrêté de battre, après un infarctus.
Eric Berne, fondateur de l’Analyse Transactionnelle, a jeté les bases d’une autre économie , celle des Signes de Reconnaissance, les « strokes » : « tout acte impliquant la reconnaissance de la présence d’autrui ». Le psychologue Claude Steiner poursuivra et enrichira le concept.

« Les gestes de précaution », la distanciation, l’isolement sont autant d’injonctions à la privation de signes de reconnaissance : on ne se parle plus en face à face qu’à distance, on ne se touche plus. Avec les masques, les visières, même le regard que l’on porte à l’autre, celui qu’il porte sur nous, disparaît.
La communication interpersonnelle est devenue un risque, l’absence de communication, un danger, comme en témoignent tous les morts de solitude.

Comment sortir de cette impasse ?

La réfaction de l’oxygène, pour dangereuse qu’elle soit, peut avoir des effets bénéfiques. Les sportifs de haut niveau ne vont-ils pas parachever leur préparation physique en faisant des séjours en altitude ?

De même, ne pourrions-nous pas profiter de ces conditions de vie, parfois de survie, pour nous pencher sur notre propre économie des «strokes » dont nous réalisons l’importance ?

Quels sont les signes de reconnaissance dont la privation m’est douloureuse, sur le plan personnel et professionnel ? Est-ce vraiment justifié de souffrir autant ? Dans le choix de mon métier, ai-je pris en compte mes besoins ? Que suis-je prêt à donner ? Qu’est-ce que j’attends en retour ? Qu’est-ce que j’accepte vraiment ? Refuse catégoriquement ?

Lorsque nous sortirons de cette pandémie, lorsque nous reviendrons au niveau de la mer, que nous retrouverons notre taux d’oxygène, que nous aurons clarifié notre sang et nos idées, nous pourrons, pleins de joie, nous exclamer : « Bon sang, mais c’est bien d’être sûrs ! »

Patrice Marcadé

(1)Les Echos du 16 mars 2019 Paul Molga