“Etre soi” et “Etre avec” un équilibre délicat

« Une vie pleinement humaine consiste dans la réalisation d’un équilibre personnel entre les deux faces inextricables de notre désir d’être :  l’aspiration à « être soi » et l’aspiration à « être avec »,  Jacques Généreux.
 
La travail permet de satisfaire le besoin de se réaliser, d’être soi. La douleur du chômeur, l’image dévalorisée de soi-même dit en creux la place que tient le travail dans notre équilibre interne.
Pour ne pas perdre les bénéfices du travail, nous sommes prêts à accepter bien des efforts, à subir bien des contraintes.
Le volume horaire du temps consacré au travail empiète très souvent sur notre temps personnel et nous conduit à renoncer à des loisirs, parfois même à priver ceux que nous aimons, à qui nous devons protection et/ou éducation, enfants, parents âgés, de notre affection.
La frustration, la culpabilité parfois s’ajoutent à la pénibilité de la tâche, mais l’on se dit que l’on n’a pas le choix, que c’est ça ou rien et donc on accepte de souffrir avec la satisfaction de faire son devoir et le plaisir de démontrer à nos propres yeux et au regard de nos proches que nous sommes courageux, méritants.
L’équilibre est précaire, mais tant que la douleur a un sens : je le fais pour mes enfants, pour me prouver à moi même, à mes proches que…je peux endurer bien des choses.
Je me réalise grâce à mon travail, le stress me donne un fort sentiment d’exister, mon cerveau sécrète les molécules chimiques qui dynamisent ma pensée, qui masquent ma douleur. J’ai un confus sentiment de puissance, je relève un challenge. Je sauve ma famille, mes enfants, je me prouve que je n’ai besoin de personne, que je suis autonome. Ce que j’ai fait un « animal ne l’aurait pas fait », j’ai une bonne image de moi. Je suis conforme à mon système de valeurs, je réalise peu ou prou une certaine idée de moi, de ma vie, de la vie . En fait, je ne suis guère surpris de ce qui m’arrive car, à vrai dire, je suis consentant, acteur de mon propre stress. Peut-être même m’est-il utile, il me permet d’éviter de me confronter à des problèmes autrement « redoutables » pour moi. Les difficultés professionnelles que je dois surmonter, je les connais, et, l’expérience l’a prouvé, je me sais capable de les résoudre. J’obtiens alors l’avancement, le salaire, les félicitations, les signes de reconnaissance  (voiture, informatique, P.AD. téléphones portables…) décodables par tous comme autant de preuves que je me suis réalisé, que je suis devenu vraiment moi, et peut-être un peu plus. 
Mon second besoin : « être avec les autres » est également satisfait, je n’ai jamais eu autant d’amis, de copains, de connaissances, devrais-je dire. Ce ne sont pas les mêmes qu’avant, mais la quantité et leur enthousiasme à me témoigner leur admiration font que je n’y prête pas attention ; grâce à mon travail « je suis avec », je suis relié, en communication avec les autres donc je suis bien  et je me sens bien.
 
Les diverses pressions : adaptation  à de nouvelles façons de travailler, à de nouveaux outils, à de nouvelles exigences qualitatives (normes iso), à de nouvelles exigences quantitatives (productivité et objectifs individuels), à la mobilité, la flexibilité, un nouveau management dans lequel la résistance au stress devient un critère de qualité professionnelle. La compétition que subit, en externe, l’entreprise dans son environnement concurrentiel  devient la règle en interne : chacun devient le potentiel rival de chacun. Le pré-requis de confiance qui est la condition sine qua non de la communication petit à petit se délite. Chacun se replie sur lui même et accepte sans même s’en rendre compte d’amputer son désir « d’être avec » pour satisfaire son besoin « d’ être encore soi ». «Avant, travailler c’était coopérer, maintenant, c’est performer et compétitionner. » Bernard Lutton, Inspecteur du travail
 
Le travailleur met alors en place une stratégie de survie  qui le fait pénétrer dans les eaux troubles du marigot de la souffrance au travail. Chacun devient chasseur et proie pour l’autre ; la peur, la colère, la rage, l’impuissance conduisent les protagonistes à souhaiter la disparition réelle ou symbolique de l’autre, vécu comme un obstacle à sa progression ou sa fuite en avant. Chacun s’efforce de poursuivre son parcours, les yeux rivés sur l’objectif fixé par le  N+1, à quelques mètres, dans le brouillard, sans savoir vraiment où il va, pourquoi ni pour quoi.
« Le fait que quelqu’un souffre, soit harcelé a toujours existé. Ce qui change, c’est que 
les salariés sont de plus en plus seuls pour affronter l’arbitraire et la souffrance qui en découle » déclarait dernièrement Christophe Dejours, Professeur de Psychopathologie du travail, à propos de suicides intervenus sur les lieux de travail.
Et si justement la solitude, cette amputation de notre besoin d’ « être avec » était au cœur de cette souffrance mentale au travail, ne conviendrait-il pas, de façon prioritaire, de mobiliser, à tous les niveaux de l’organisation du travail, la capacité de tous les acteurs à communiquer, mettre en commun, partager, construire un véritable « dialogue social »?
Savoir  parler, se parler, s’écouter, négocier sont autant de compétences professionnelles de base, quels que soient le métier, la fonction. Développer la capacité à tisser du lien, c’est permettre à chaque funambule que nous sommes, de construire son câble de sécurité pour éviter les accidents sur le fil tendu de la vie.

Patrice Marcadé